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Commentaire du verset de la Lumière (ayat al-nûr) de ’Allâmeh Seyyed Mohammad-Hossein Hosseini Tehrâni (2ème partie)

Sasori

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Salam alékoum,

"اللَّهُ نُورُ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ

"Dieu est la Lumière des cieux et de la terre." (24:35)

Dans la partie précédente [1], nous avons vu que les mots sont créés pour exprimer des significations générales : la lumière n’est pas limitée à la lumière sensible comme celle d’une lampe ou du soleil, mais désigne plus généralement tout ce qui est apparent en lui-même (zâhir lizâtihi) et qui fait apparaître ce qui est autre que lui (muzhir li-ghayrihi). Toute réalité répondant à cette définition peut donc être qualifiée de "lumière" au sens réel : Dieu, l’intelligence, la vie…

Dieu est lumière signifie donc que Dieu est par Lui-même, c’est-à-dire qu’Il n’est existentié par aucune autre réalité et qu’Il est, lui seul et par essence, à la source de tout ce qui est. En résumé, Il ne dépend de rien et tout dépend de Lui. Parce qu’Il est apparentpar essence et qu’Il fait apparaître tout ce qui est autre que Lui – les créatures spirituelles, matérielles, Ses Noms… -, Dieu est lumière : Allahu nûr.

Connaître Dieu

Nous en étions arrivés à la question suivante : si Dieu est apparent par Lui-même et fait apparaître ce qui est autre que Lui, comment l’homme peut-il connaître Dieu ?

Un premier constat s’impose : l’homme ne peut connaître totalement Dieu par ce qu’Il rend apparent : comment prétendre connaître le soleil en regardant une plante éclairée par l’un de ses rayons ? Lorsque nous voyons la plante éclairée par le soleil, nous ne voyons qu’une chose éclairée, et non le soleil lui-même. Si l’on veut connaître le soleil, il faut donc le connaître par lui-même ; il faut lever la tête et "voir le soleil par le soleil". [2] L’homme ne peut donc pas connaître Dieu par autre chose que Dieu : Il doit être connu par lui-même, et non par les choses qu’Il manifeste : "Comment pourrait Te montrer ce qui, dans son existence, a besoin de Toi ? [3] Autre que Toi aurait-il une apparition que Tu n’aurais pas de sorte qu’il serait, lui, celui qui Te fait apparaître ? [4]" Les créatures n’ont aucune réalité indépendante de Dieu qui permettrait de Le connaître par elles, étant donné que tout leur être dépend de Dieu. Quel que soit le signe ou la créature par laquelle on souhaite connaître Dieu, Dieu était avant lui et est à l’origine de son existence : "Quand aurais-Tu été absent pour que Tu aies besoin d’un indice qui Te montre ? Quand aurais-Tu été éloigné pour que ce soient les traces qui mènent à Toi ?" [5]

Si l’homme ne peut donc pas connaître Dieu tel qu’Il est par Sa création, a-t-il pour autant la capacité de connaître Dieu par Dieu lui-même ?

La réponse semble en apparence négative : dans la tradition islamique, de nombreuses paroles du prophète Mohammad et des Imâms insistent sur le fait que la pensée de l’homme ne peut connaître l’essence (dhât) de Dieu : "Réfléchissez au sujet des bienfaits [6] de Dieu, mais ne réfléchissez pas au sujet de l’essence de Dieu." [7] En effet, comment le limité pourrait-il prétendre connaître et embrasser l’illimité ?

De même, un verset du Coran souligne que Dieu montre Ses signes "aux horizons", c’est-à-dire dans le monde créé [8], et en l’homme : "Nous leur montrerons Nos signes aux horizons (fil-âfâq) et en eux-mêmes (fi anfusihim), jusqu’à ce qu’il leur devienne évident qu’Il [Dieu] est la Vérité." (41:53). Le Coran lui-même invite donc en apparence à connaître Dieu par Sa création, mais non par Lui-même – c’est-à-dire à connaître Dieu de façon limitée et restreinte – tout comme la plante éclairée ne montre qu’un aspect infime de la lumière du soleil.

Face à cela, plus de vingt versets du Coran énoncent que l’homme "rencontrera" Dieu, impliquant une connaissance directe de Dieu lui-même. [9] De même, certains Imâms ont affirmé la possibilité de "voir" Dieu. [10] On demanda ainsi un jour à l’Imâm ’Ali : "Ôprince des croyants, as-tu vu ton Seigneur ?", et l’Imâm répondit : "Comment adorerais-je un Seigneur que je n’ai pas vu ?!" Avant de continuer : "Les yeux ne Le voient pas par la vision des regards [11], mais les cœurs Le voient par les vérités de la foi." [12] Cette contradiction apparente entre les sources énonçant l’impossibilité de connaître Dieu et celles évoquant le contraire a été à la source de débats multiples. Différents courants religieux ont chacun proposé leur solution en vue de résoudre cette difficulté.

Les solutions proposées

Certaines personnalités du courant akhbâri [13] ont insisté sur le fait que l’homme ne peut ni voir ni connaître Dieu par aucun moyen : comment un être limité et faible pourrait-il connaître l’Illimité, l’Absolu ? Quant aux versets et hadiths évoquant la possibilité de connaître et de voir Dieu, il faut selon eux les comprendre dans un sens figuré (majâzi) : voir Dieu signifie voir Ses grâces, Ses anges, Sa satisfaction… mais non Dieu lui-même.

Un autre groupe défend au contraire la possibilité de voir Dieu au sens propre et réel, en s’appuyant sur des versets et hadiths allant dans ce sens. Selon eux, les paroles des Imâms évoquant l’impossibilité de connaître Dieu font en réalité référence à l’existence de différents degrés de connaissance : cette impossibilité ne concerne que la connaissance imparfaite du commun des croyants ; cela n’excluant pas pour autant que certains puissent s’élever à une connaissance réelle de Dieu tel qu’Il est.

Comment se positionner face à ces deux écoles ? Est-il réellement possible de rencontrer et de connaître Dieu tel qu’Il est ? Nous touchons ici à un point fondamental concernant la question du rapport de l’homme avec Dieu, ainsi que l’essence et le but même de la création. La réponse à une telle interrogation nécessite la compréhension d’un principe épistémologique de base : un être ne peut connaître un autre être que s’il existe quelque chose de cet être dans le sujet connaissant. [14] Toute connaissance nécessite donc l’existence d’une réalité commune entre le sujet et l’objet de la connaissance.

Si en apparence, le monde dans lequel nous vivons se caractérise par sa diversité, il n’en existe pas moins de nombreux points communs entre les êtres rendant possible un certain degré de connaissance mutuelle. Ainsi, sur la base du principe cité plus haut, un homme peut connaître un animal, par exemple un mouton, sur la base de ce qu’ils ont en commun : le mouton partage avec l’homme sa corporalité, son animalité, le fait qu’il mange, qu’il grandisse, qu’il respire, qu’il perçoive les particuliers… [15] Nous pouvons donc connaître du mouton ces aspects que nous partageons avec lui. Néanmoins, nous ne pourrons jamais connaître la différence spécifique, c’est-à-dire la réalité profonde qui fait du mouton un mouton. [16] Si c’était le cas, c’est-à-dire si nous connaissions l’ensemble des aspects qui font qu’un mouton est un mouton, nous en serions nous-mêmes un… Notre connaissance des êtres s’arrête donc lorsque nous arrivons à ce qui constitue le fond de leur identité. Il en va de même pour la connaissance des hommes entre eux : nous nous connaissons mutuellement dans les aspects humains que nous partageons, mais ce qui fait l’individualité profonde d’une personne nous échappera toujours. Dans ce sens, si la connaissance parfaite de l’ensemble des choses nous était accessible, toute différence serait abolie et il n’existerait plus qu’une seule et unique réalité.

Appliqué à la question de la connaissance de Dieu, ce principe nous permet de répondre en partie à notre interrogation : nous pouvons connaître Dieu autant qu’il y a d’aspects communs entre nous et Lui. Ce qui nous amène à une autre question : partageons-nous quelque chose avec Dieu ? Et en cas de réponse affirmative, quels sont ces aspects communs ?

Comme l’ensemble de ce qui existe, l’homme est une réalité par laquelle Dieu se manifeste ; l’homme est donc une manifestation de Dieu mais à la différence des autres créatures, il l’est de la façon la plus achevée qu’il soit : il est à la fois celui en qui Dieu a insufflé Son esprit, à qui Il a appris l’ensemble de Ses Noms et perfections, et dont le rang est si éminent que Dieu a ordonné aux anges de se prosterner devant Lui : "Il apprit à Adam tous les Noms" [17] (2:31) ; "Dès que Je l’aurais harmonieusement formé et lui aurait insufflé Mon esprit, jetez-vous alors [les anges], prosternés devant lui”" (15:29). Signe ultime de son éminence et des perfections qu’il recèle, Dieu a fait de l’homme son "Lieu-tenant" et celui qui Le représente sur terre : "Ton Seigneur confia aux Anges : “Je vais établir un lieu-tenant (khalifa) sur terre" (2:30).

L’anthropologie coranique présente donc l’homme comme possédant en lui l’ensemble des perfections divines à l’état de potentialité. Son existence terrestre doit dès lors devenir un cheminement spirituel permettant leur actualisation ; actualisation permettant elle-même une connaissance plus parfaite de Dieu au travers de ces perfections qu’il porte en lui et qui ne sont autre que l’Esprit et les Noms divins.

Dans ce sens, si l’homme porte son attention et s’attache au monde sensible et à sa multiplicité, il ne verra que séparation et réalités limitées : il ne pourra alors connaître Dieu que de façon infime, car il n’aura pas construit de lien avec Lui. S’il s’efforce au contraire de dépasser l’horizon de la multiplicité et de la matière, en portant son attention au monde spirituel, et en disant : "Je tourne mon visage exclusivement vers Celui qui a créé les cieux et la terre" (6:79), l’homme se rapprochera alors du monde des attributs divins. Il passera progressivement de la multiplicité à l’unité, de la vision des "choses" éclairées par le soleil à celle du soleil lui-même, et connaîtra le soleil par le soleil. Sur cette base, le verset du Coran que nous avons cité plus haut prend un tout autre relief : "Nous leur montrerons Nos signes aux horizons (fil-âfâq) et en eux-mêmes (fi anfusihim), jusqu’à ce qu’il leur devienne évident qu’Il [Dieu] est la Vérité." (41:53). Les "signes" que Dieu montre aux hommes en eux-mêmes ne sont autres que les Noms divins et Son esprit par lequel Dieu qui se montre à l’homme tel qu’Il est en lui-même, dans sa Vérité. C’est également dans ce sens que l’on peut comprendre ce hadith de l’Imâm ’Ali : "Qui connaît son âme, connaît son Seigneur." [18]

Par conséquent, les paroles des Imâms niant la possibilité de voir Dieu signifient que tant que l’être de l’homme reste tel qu’il est, c’est-à-dire un être limité et soumis à mille passions, il ne peut naturellement pas connaître le Créateur tel qu’Il est. Sa penséelimitée ne peut donc pas connaître Dieu : même s’il est doté d’une forte intelligence, il ne connaîtra par ce biais de Dieu qu’une forme qui sera la propre création de son intellect, et non Dieu lui-même. Les hadiths soulignant l’impossibilité de connaître Dieu par la penséesont donc justes – mais n’impliquent pas une négation de la possibilité de connaître Dieu de façon absolue, comme le voudraient les akhbâris.

Lorsque l’homme s’élève spirituellement de tout son être, et non pas seulement mentalement, il peut alors atteindre Dieu et Le connaître tel qu’Il se connaît Lui-même. Cette connaissance ne peut donc être atteinte que si l’homme n’est plus un homme, c’est-à-dire lorsqu’il ne se voit et ne se vit plus comme un être indépendant face à l’essence de Dieu. Il est alors un être qui a dépassé l’horizon de la multiplicité et de son existence limitée pour arriver là où seul Dieu est.

Il reste bien entendu possible et même recommandé de contempler les "signes" (ayât) des horizons présents dans la création terrestre et connaître ainsi Dieu par eux, mais cette connaissance, bien qu’ayant de la valeur en elle-même, ne sera que parcellaire et particulière. Connaître Dieu au sens vrai implique donc de dépasser ce qui est autre que Dieu pour arriver à Dieu. Tout ce qui est autre que lui constitue un voile entre Lui et l’homme, car Dieu ne peut s’accorder et se montrer en présence de ce qui est autre que Lui.

Le pèlerin spirituel doit alors suivre les conseils des femmes de la tribu de Leili, répondant au vœu de l’amoureux Majnûn :

J’ai souhaité, de loin, apercevoir Leili d’un regard

Afin d’apaiser la passion qui me consume de l’intérieur

Les femmes de la tribu dirent : espères-tu ainsi voir

Leili avec ces deux yeux ?! Meurs donc avec la douleur de telles prétentions !

Et comment verrais-tu Leili avec les yeux par lesquels tu vois

Autre qu’elle, et que tu n’as pas purifié par les larmes ?

Et goûterais-tu le plaisir de t’entretenir avec elle alors que

Tes oreilles ont goûté les paroles d’autres qu’elle ?

L’amour au sens vrai

Dans le chapitre de ses Asfâr [19] consacré à l’amour, Mollâ Sadrâ démontre que l’amour n’a pas pour objet la matière, et ne se résume pas au désir d’union d’un corps à un autre corps : si l’on fusionnait en effet chacune des cellules de deux amants, leur amour ne disparaîtrait pas. Le sujet de l’amour est donc l’âme, animée par le désir de s’unir à l’esprit de l’être aimé. Cette union avec l’Aimé n’est néanmoins possible que si l’ensemble des particularités et caractéristiques qui constituent le "moi" de l’amant disparaissent, c’est-à-dire par une attraction et un effacement des singularités de l’être qui sont autant de voiles différant et éloignant de l’Aimé.

Cet amour, ainsi que l’attraction et le désir d’union qu’il présuppose, est une condition essentielle permettant cette transfiguration et unification de l’être accédant à la connaissance de Dieu tel qu’Il est. Car comment connaître Dieu avec la multiplicité qui compose notre être, nos fantasmes et nos désirs qui l’éparpillent vers mille directions ? Chacun d’entre eux est telle une idole qui se dresse face à Dieu - comme le font remarquer à Majnûn les femmes de la tribu de Leili. Il faut donc commencer par se purifier les yeux. Selon certaines traditions musulmanes, Dieu n’aime aucun œil autant que celui qui pleure – pleurer permettant de réaliser sa pauvreté existentielle, son statut d’apparition n’étant rien en soi et tout par Dieu, et de purifier les yeux de tout ce qui n’est pas Dieu. Pleurer constitue la première étape de la voie menant à la connaissance de Dieu par Dieu.

***

Dieu est Lumière, Il est l’Apparent (al-Zâhir) et Il fait apparaître l’ensemble des êtres. Chaque être est une apparition (zuhûr) et arrive à l’Apparent en perdant son statut d’apparition, tel un rayon qui revient au soleil et qui connaît le soleil par le soleil.

Nous sommes donc invité à deux types de connaissance : à connaître Dieu par Ses effets et signes, telle une personne assise derrière un mur qui entend le bruit d’une ville et "connait" ainsi l’existence de cette ville. Mais l’homme est également inviter à franchir ce mur et à cheminer vers cette ville pour contempler sa beauté de ses propres yeux…

Les Imâms ont eux-mêmes souligné cette réalité en appelant l’homme à connaître Dieu par Dieu ; appel qui n’est autre qu’une invitation au voyage, à dépasser son moi limité, et au perfectionnement spirituel auquel nous a convié le Créateur en insufflant Son Esprit en l’homme : "Par Toi je T’ai connu et par Toi Tu m’as conduit à moi et m’a invité à Toi ; sans Toi, je ne saurais qui Tu es." [20]"

Source : http://www.teheran.ir/spip.php?article1652#gsc.tab=0

Barak Allahou fikoum.
 
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